Ouvrons l’œil et le bon ! – Note n°5 : la pulmonaire officinale

Cette cinquième note de la série “Ouvrons l’œil et le bon !” de Bernard Clesse est consacrée à la pulmonaire officinale.

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par Bernard CLESSE, assistant de direction et Écopédagogue au Centre Marie-Victorin des CNB.

Originaire d’Europe médiane et poussant jusqu’à 1200 m, de l’étage collinéen à l’étage montagnard, la pulmonaire officinale (Pulmonaria officinalis), est régulièrement cultivée pour l’ornement (1). On la trouve donc en toute logique dans les parcs et jardins où elle a été introduite mais aussi parfois à l’état subspontané, en quelques stations disséminées à travers le pays.

Selon la « théorie des signatures » (Paracelse, 16e siècle) suivant laquelle l’apparence des végétaux était censée révéler leur usage et leur fonction, la présence de taches claires sur ses feuilles (2) évoquant des alvéoles pulmonaires (3) laissait supposer une utilisation de la plante pour les problèmes respiratoires… (ndlr : poumons et coronavirus, une même actualité malheureusement…). Ceci dit, que l’on y croie ou que l’on n’y croie pas, force est de constater que la pulmonaire est une plante médicinale émolliente (grâce à ses mucilages) et expectorante notamment, utilisée depuis l’Antiquité pour ses propriétés contre la toux, maux de gorge et infections respiratoires !

Dans notre jardin, elle est assez localisée, trouvant sa place au pied du mur, à l’ombre de celui-ci et des arbustes qui la surplombent, ainsi qu’au pied des gros noisetiers bordant le petit verger de pruniers ; visiblement, elle ne cherche pas le plein soleil. Depuis qu’elle fleurit, j’ai pu remarquer un ballet incessant de butineurs : abeilles et bourdons mais aussi bombyles si caractérisques par leur vol sur place et leur longue trompe.

Plante courtement rhizomateuse, très velue, ses tiges aériennes (4), pédoncules, pédicelles floraux et calices (5) sont couverts de poils tantôt ± raides (6), comme chez la plupart des Boraginacées, tantôt glanduleux (7). Les poils glanduleux observés au microscope révèlent quelques cloisons transversales et une tête ± sphérique (capitulum) et sécrétrice (8-10). Les rôles des poils glanduleux chez les végétaux sont multiples : répulsif pour les herbivores, stockage de résidus du métabolisme, piège à insectes, limitation de l’évapotranspiration par évaporation d’huiles essentielles…. En prélevant un petit échantillon d’épiderme de la tige pour observer les poils glanduleux au microscope, j’ai profité de la découverte de stomates (11-12). Organes essentiels des végétaux terrestres leur permettant de multiples échanges gazeux (liés à la photosynthèse, à la respiration et à la transpiration), l’observation montre bien ici les deux cellules de garde entourant l’ostiole (orifice par lequel les gaz s’échappent de la cellule ou y pénètrent).

La tige est munie de quelques feuilles, disposées de façon alterne et en spirale (13). Le limbe, rude au toucher (couvert de poils raides) et à nervation pennée, est soit directement accolé à la tige (feuilles supérieures sessiles), soit graduellement rétréci en pétiole (feuilles inférieures ± pétiolées). Si l’on regarde attentivement la tige, on distingue deux fines côtes ou lignes saillantes à chaque entrenoeud. Il s’agit en fait de la prolongation du limbe le long de la tige (14) et on parlera alors de feuilles décurrentes, un phénomène beaucoup plus spectaculaire chez la grande consoude (Symphytum officinale), autre Boraginacée bien connue.

Venons-en aux fleurs à présent : celles-ci sont groupées typiquement en cyme scorpioïde (15), imitant, au début de son développement en tout cas, une crosse ou une queue de scorpion, chaque fleur étant par ailleurs accompagnée d’une bractée (16).

Les deux enveloppes florales comptent chacune 5 pièces, la fleur est donc pentamère, typique en cela des Dicotylédones. Les 5 sépales sont longuement soudés entre eux (calice gamosépale), formant un tube terminé par 5 lobes ou dents (17). De même, la corolle gamopétale suit le même principe : 5 pétales soudés en un tube se terminant en 5 lobes réguliers et rayonnants (symétrie radiaire) (18).

Plusieurs particularités de la corolle sont à évoquer et en premier lieu un phénomène assez extraordinaire, mettant probablement en lumière la coévolution de la plante avec les insectes butineurs auxquels elle est associée depuis bien longtemps : je veux parler de leur changement de couleur après pollinisation ! La jeune corolle encore recroquevillée est de couleur rose rougeâtre mais très vite, après déploiement, on se rend compte que le bleu l’envahit progressivement. En fait, la couleur des pétales est due à la présence de pigments (anthocyanes) sensibles au pH* et comme la pollinisation induit une diminution de l’acidité des cellules, cela entraîne le virage des pétales du rose-rouge au bleu-mauve (19). C’est donc un signal visuel pour les butineurs qui vont alors focaliser l’effort de récolte sur les fleurs rose-rouge, non encore pollinisées. Ce phénomène est fréquent (généralisé ?) chez les Boraginacées, voyez plutôt ces photos de vipérine (Echium vulgare) (20-21).

* n.b. : pour faire un parallèle avec ce phénomène, j’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de montrer à des groupes en séjour à Vierves, l’effet que la morsure et la projection défensive d’acide formique par des fourmis rousses des bois sur des corolles bleues (pervenches, véroniques, polygalas…) agitées nerveusement au-dessus de la colonie : là où l’acide est rentré dans les cellules du pétale, des taches rose-rouge apparaissent sur les corolles bleues

En fendant le tube de la corolle, on repère aisément la couronne de poils qui ferme la gorge (endroit où la corolle se resserre brusquement) et, un peu plus bas, les 5 étamines au filet à peine perceptible (22-23) ; c’est donc essentiellement leur anthère brun noirâtre que l’on voit. Ces anthères produisent des grains de pollen de forme ellipsoïde-oblongue (à côtés ± parallèles) (24-25) avec de part et d’autre des côtés longs une petite saillie. Leur taille avoisine les 38,5-42×30-31 microns.

La corolle est assez rapidement caduque, ce qui permet d’observer le pistil formé de deux carpelles. À la base du pistil et surmontant celle-ci, l’ovaire supère apparaît clairement et rapidement comme étant constitué de 4 parties distinctes (ovaire « à 4 lobes ») (26). Il est en fait issu de la soudure relativement incomplète de deux ovaires eux-mêmes profondément bilobés et renfermant chacun d’eux deux ovules répartis dans chaque lobe. Cette particularité vraiment originale s’observe chez toutes les Boraginacées mais aussi dans deux familles proches : les Lamiacées et les Verbénacées, d’où leur proximité évolutive. Ces trois familles contredisent dès lors la règle habituelle selon laquelle lorsque l’on a affaire à un pistil à carpelles soudés, on obtient un seul fruit puisque ici, à partir d’un pistil à carpelles soudés, on obtient, en fin de compte, 4 fruits (4 akènes formant le tétrakène) (27-30). Mais le pistil ne se résume pas à l’ovaire ! Au centre de celui-ci se dresse un style terminé par un stigmate très légèrement bilobé, ce qui doit donner la puce à l’oreille, au botaniste débutant, sur le nombre de carpelles constituant le pistil : donc deux ici…

Pour plus d’informations :

. Silberfeld, T. & Reeb, C. (2016) – Guide des plantes mellifères. Plus de 200 plantes de France et d’Europe. Delachaux et Niestlé.

À bientôt pour une prochaine (re-)découverte…

Bernard