L’intelligence naturaliste ? Une idée pas du tout artificielle !

L’intelligence naturaliste ? Une idée pas du tout artificielle !

En seulement 3 ans, ChatGPT et les outils dits d’intelligence artificielle (IA) ont profondément bouleversé notre rapport à la connaissance et au réel. Pour mieux comprendre comment les machines modifient notre lien avec la nature, rien de mieux qu’une rencontre entre Bruno Humbeeck, psychopédagogue à l’université de Mons et auteur du récent ouvrage Eduquer à l’émerveillement, et Christophe Vermonden, directeur et guide-nature des CNB.

Pour lancer cet entretien croisé, Bruno, quel est votre positionnement d’un point de vue cognitif sur l’émergence de l’intelligence artificielle dans nos vies quotidiennes ? Etes-vous plutôt technophobe, donc réticent à ce qui est considéré par beaucoup comme un « progrès », ou progressiste, et donc favorable ?

Bruno Humbeeck : J’ai envie de dire : ni l’un ni l’autre ! D’abord, il faut dire que l’on a très mal nommé l’intelligence artificielle. C’est un support numérique de l’intelligence humaine, et aucunement une intelligence qui se substituerait à celle de l’être humain. En gros : c’est un secrétaire de très haute qualité mis à la disposition de chacun. L’écologie profonde me passionne ; les structures de l’individu sont essentiellement écologiques; à priori, cela signifie que nous sommes par définition sensibles aux messages transmis par l’environnement. Le problème est que nous ne savons plus les interpréter, et c’est là que certains outils numériques peuvent être utiles pour intensifier notre intelligence sensible à l’environnement. Par exemple, toutes ces applications qui permettent de repérer et d’identifier le chant des oiseaux. On sait qu’à partir de cinq chants d’oiseaux simultanés, notre niveau de stress diminue. C’est tellement vrai que certaines gares parisiennes, plutôt que de mettre de la musique en ambiance sonore, diffusent des chants d’oiseaux. C’est là que l’IA peut être utile, en support de l’intelligence humaine, pour discriminer ces chants. Sauf qu’aucune intelligence artificielle ne sera jamais sensible à la beauté du chant des oiseaux.

Christophe Vermonden : Effectivement, les applications évoquées fonctionnent comme des médiateurs pour les personnes peu sensibles ou novices vis-à-vis de la nature, et donc elles peuvent amener un nouveau public à s’émerveiller. En cela, c’est intéressant mais on doit être en mesure d’apporter deux éléments critiques : d’où vient l’information recueillie par l’IA, par exemple pour la distinction des chants d’oiseaux et surtout, est-ce que j’en ai vraiment besoin ? Quand on voit l’impact environnemental de ces « solutions » IA, il y a de quoi s’inquiéter et répondre avec cet adage : ok pour l’utilisation de l’IA, autant que nécessaire, mais si peu que possible.

« Vous pouvez placer un ordinateur au milieu d’une forêt, il recueillera un tas d’informations mais il n’éprouvera aucune émotion. »

(Bruno Humbeeck)

On en revient à l’argument souvent avancé par les progressistes selon lequel, depuis la révolution industrielle jusqu’à l’arrivée du téléphone portable ou d’internet, l’homme a toujours peur de la nouveauté et des révolutions technologiques.

Bruno Humbeeck :  L’homme s’est toujours senti menacé par le numérique, et notamment à trois reprises : la première quand on s’imaginait tous que notre cerveau était constitué de zones expertes dans certains domaines, comme les mathématiques ou le langage – ce qui est complètement faux – et que l’ordinateur pouvait mimer, jusqu’au jour où l’ordinateur Deep Blue a battu Garry Kasparov aux échecs, en 1997. Sauf que contrairement à l’idée selon laquelle on aurait été alors foutu, le cerveau humain est beaucoup plus complexe que ça. La deuxième fois, c’était avec l’émergence du monde virtuel, et là pour la conscience écologique, c’est un vrai triomphe car ce qu’on appelait stupidement la réalité augmentée a été complètement dans le mur ; personne n’a adhéré au concept car une vraie balade en forêt apporte évidemment beaucoup plus à l’esprit humain qu’une promenade dans un espace virtuel. Et enfin la troisième vague, c’est celle qu’on connaît actuellement avec l’intelligence artificielle, et qui renvoie au fait que notre cerveau fonctionne par connexions : or, on utilise en permanence l’intégralité de notre cerveau (et pas seulement 10 % comme le disent certains). L’IA permet de multiplier les connexions en connectant plusieurs ordinateurs ensemble ; ce qui favorise un traitement plus rapide de l’information et là, il faut accepter que le numérique soit supérieur à ce que peut faire un cerveau humain. Mais collecter des informations sur le plan cognitif, ce n’est que la base servant à la création d’une vraie réflexion. C’est là que l’IA ne peut concurrencer notre cerveau : vous pouvez placer un ordinateur au milieu d’une forêt, il recueillera un tas d’informations mais il n’éprouvera aucune sensation, aucune émotion et aucune conscience écologique.

Christophe Vermonden : Comme le dit Bruno, l’IA n’est pas une forme d’intelligence, mais un système de traitement d’informations. C’est notamment ce qui permet la génération de visuels « originaux » à partir de millions de datas basées sur des créations humaines et ça, pour moi, c’est une énorme question. Cela fait notamment concurrence parfois à de l’observation de terrain, notamment dans le cas du dessin naturaliste, mais ça ne remplacera jamais ce que peut apporter un observateur humain permettant de « voir l’invisible » dans les écosystèmes. On ne réfléchit pas simplement via du traitement de données, mais aussi par la perception de l’arbre, du vent dans les feuilles, etc.

Bruno Humbeeck : Très intéressant. Prenons l’exemple de l'affût : pour observer un animal, l’être humain a besoin de patience et de silence (des vertus importantes à enseigner aux enfants) et dans ce cas précis, la récompense est diablement importante sur le plan de l’émerveillement et le plaisir sera décuplé par rapport à une simple vidéo regardée sur internet. N’oublions jamais que l’IA ne fait que mimer. Elle pourra par exemple simuler de l’empathie ou de la contemplation si nous lui demandons, mais ce ne sera jamais un sentiment authentique. Voilà pourquoi je déconseille toujours fortement aux utilisateurs d’humaniser l’IA en lui donnant par exemple un prénom comme si c’était quelqu’un. Victor Hugo le disait mieux que moi : « le progrès est comme une roue à double faces, une qui fait avancer les choses, l’autre qui broie les gens ». Il faut donc réussir à neutraliser la face négative pour obtenir un outil capable d’être un appui pour la conscience écologique. Personnellement je crois bien davantage à l’écologie profonde qu’à l’écologie cognitive : si les enfants sont plus sensibles d’emblée à leur environnement naturel, ils auront une propension naturelle à le respecter.

« L’intelligence artificielle ne remplacera jamais ce que peut apporter un observateur humain permettant de voir l’invisible dans les écosystèmes »

(Christophe Vermonden)

Christophe Vermonden : Aux Cercles des Naturalistes de Belgique, pour nous l’émerveillement ce n’est pas seulement être capable d’apporter un effet « wow » à travers des immersions dans la nature, c’est aussi cette capacité à s’étonner et à se poser des questions pour renforcer les connaissances. C’est cette double face de l’émerveillement qui est importante : la création de sentiments positifs va provoquer un sentiment d’attachement et à terme, un sentiment de responsabilité vis-à-vis de l’environnement. C’est peut-être là que l’IA peut avoir un rôle, avec un accès facilité à certaines réponses. Et dans l’IA, il y a toujours à la base la rédaction de la demande à la machine (le prompt, Ndr) : qu’est-ce que j’ai envie de demander à l’intelligence artificielle ? On en revient à cette question sur la génération d’images : il peut être intéressant pour les jeunes générations d’utiliser ces outils génératifs pour imaginer à quoi ressemblera notre monde en 2050 ou 2100, et surtout à quoi on aimerait qu’il ressemble.

Bruno Humbeeck :  Pour rebondir sur l’effet « wow » évoqué par Christophe, il faut dire que l’émerveillement est souvent utilisé comme une concession au spectaculaire. Il ne faut pas que les enfants, dont la capacité à l’émerveillement est innée, grandissent avec cette attente du bonheur intense permanent, alors qu’on sait que celles et ceux qui ont la recette du bonheur cherchent d’abord la sérénité et la tranquillité d’un paysage bucolique. Il faut à mon sens éviter la recherche systématique de l’effet « wow », que les créateurs d’outils IA cherchent à développer en accaparant l’attention humaine. Voilà pourquoi un agent conversationnel comme ChatGPT ne rompra jamais de lui-même une conservation avec un utilisateur. Il faut utiliser le numérique pour ce qu’il est : un objet qu’on peut rudoyer, interrompre et avec lequel il ne faut SURTOUT PAS se montrer poli. Le silence, dans le vrai monde, est une donnée importante. Voilà pourquoi le son des campagnes est nettement moins stressant que celui des villes. Voilà pourquoi les Japonais qui prescrivent des « bains de forêt » interdisent les téléphones portables. Même éteints dans la poche, ils parasitent l’attention car nous sommes inconsciemment en attente de notifications.


Christophe Vermonden : Et c’est pourquoi j’ai coutume de dire que l’extraordinaire existe à chaque pas. Quand on dit qu’on fait 300 mètres à l’heure dans le cadre de la formation Guide Nature, ce n’est pas un mythe ! Le contact direct avec la nature passe par des rencontres réelles : avec les gens, avec les écosystèmes, avec la nature elle-même. Nous devons donc arriver à distinguer les moments, d’abord de rencontres avec la nature sur le terrain, puis éventuellement ensuite d’apprentissage avec un livre, un écran ou au contact des guides.

Bruno Humbeeck : Nous sommes d’accord ! L’évocation de ces temps distingués est fondamentale et le temps d’écran est d’ailleurs ce qui pose problème. Il faut mettre d’un côté le temps de (re)connexion à la nature ou au vivant, et d’un autre les temps de déconnexion aux écrans. Voilà pourquoi à mon avis toutes les questions posées par les CNB sont essentielles.

A lire pour aller plus loin : Eduquer à l'émerveillement de Bruno Humbeeck, aux éditions Racine, 2025.

Cette entrevue est extraite de notre numéro de L'Érable spécial "L'intelligence artificielle, un danger pour la nature ?". Numéro réservé nos membres : pour le devenir, cliquez ici.

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