Exercice d’éthologie n°3

Voici un troisième exercice d’éthologie basé sur l’observation. Michaël vous a concocté un nouveau quiz. Ferez-vous mieux que la semaine dernière ?

par Michaël Leyman, écopédagogue au Centre Marie-Victorin (CNB)

Après les lièvres et les troglodytes, voici une troisième vidéo, en 2 séquences. Le but est, comme pour les précédentes, d’aiguiser votre sens de l’observation et celui de la déduction.

Je vous suggère deux visionnage de cette vidéo, les intervenants étant nombreux !

Vous avez terminé la vidéo ? Passons au quiz !

Conclusions

Vous n’avez pas eu un résultat plus élevé que lors du premier quiz ? C’est tout à fait normal. Cette vidéo se basait plus sur les connaissances générales que sur l’observation directe. Mais cette connaissance est un deuxième axe important lorsque l’on fait de l’éthologie (pour rappel, il s’agit de l’étude du comportement des espèces animales). De plus, il est toujours utile de comparer ce que l’on a vu sur le terrain avec ce que dit la littérature. Dans notre cas, et en cherchant un peu, on peut trouver les informations complémentaires suivants :

Vous n’avez pas eu un résultat beaucoup plus élevé que lors des deux premiers quiz ? C’est tout à fait normal. Il y avait beaucoup d’intervenants durant ces extraits.

Les interactions étant plus complexes, il peut être utile de les structurer en ne regardant qu’un seul acteur à la fois. Ce suivi individuel n’est pas instinctif. Nous regardons la « masse » des garrots et notre œil est de temps en temps attiré par un événement. Pourtant, en faisant cela, nous perdons énormément d’informations. Cela est également valable, par exemple, avec les moineaux de notre jardin. On remarque souvent beaucoup plus de choses en ne regardant qu’un seul oiseau et en suivant ses péripéties au milieu du groupe. Toutefois, étant donné que l’être humain a du mal à reconnaître individuellement les différents membres au sein d’un groupe d’oiseaux, cette méthode a ses limites. C’est pourquoi les éthologues professionnels ont souvent recourt au marquage individuel. Dans notre cas, si vous visionnez à nouveau la vidéo en suivant la femelle (facilement identifiable), vous constaterez que, comme signalé à la question 9, elle n’est pas du tout passive dans les interactions.

Afin de comparer notre observation de terrain avec ce que dit la littérature, j’ai été, à nouveau, voir ce que disait Paul Géroudet :

Dès le mois de décembre, et surtout à partir de fin janvier, les mâles s’agitent et offrent le spectacle curieux de leurs « danses ». Hérissant les plumes de la tête, les joues gonflées, les voici qui s’approchent des femelles. Ils nagent en haussant la poitrine pour en exhiber la blancheur; tendent le cou à la verticale ou à 45 degrés avec un effort soudain, ou encore rejettent brusquement la tête en arrière, touchent le bas du dos avec la nuque et reviennent aussitôt à la position normale. Pendant ces sortes de spasmes, le bec s’ouvre et laisse échapper un son étrangement semblable au bruit d’un remontoir de montre: quirrick….crirrric… double et vibrant. On en voit aussi qui achèvent ce mouvement en plongeant la poitrine et relevant l’arrière-train dans un jaillissement d’eau que projette une violente poussée des pattes orangées. D’autres préludent en tendant le cou au ras de l’eau et semblent boire. Pendant ces pantomimes, les femelles excitées basculent parfois aussi en dressant le cou et ruant des pattes, mais en général, elles se bornent à solliciter les mâles en s’allongeant sur l’eau, dont n’émergent souvent que la tête et le sommet du dos. Les jeux nuptiaux aboutissent à l’accouplement, ou s’apaisent avec la reprise des plongées. Souvent, on n’en observe pas toutes les phases résumées ici, mais seulement quelques attitudes. Sous le soleil hivernal, sans se soucier du froid, les Garrots en troupes s’adonnent à leur cour nuptiale avec une ardeur croissante, et leurs allures de jouets mécaniques ne manquent pas d’un certain comique.

Et du côté des articles scientifiques ? Et bien je suis tombé sur un américain, Benjamin Dane, qui a réalisé plusieurs études très poussées chez le garrot, en décortiquant des dizaines d’heures de vidéos de parades permettant de forts ralentis. Cela lui a permis de décrire, de chronométrer et d’analyser le contexte et les interactions entre des dizaines de milliers de mouvements de la tête et du corps réalisés par des centaines de garrots. Parmi ses nombreuses conclusions, en voici certaines qui peuvent nous intéresser :

  • il existe deux types de parades différents. Les parades réalisées quand les oiseaux sont en groupe (flock display) et les parades réalisées lorsqu’un mâle est tout seul avec une femelle (copulatory display). Le premier type correspond à notre vidéo ;
  • il y a moyen de catégoriser les mouvements stéréotypés de la tête et du corps en types bien distincts les uns des autres. Durant les flock display, les mâles peuvent faire jusqu’à 14 types de mouvements différents et les femelles 4. Le tout dans un ordre non strictement défini. Durant les copulatory display, il peut y en avoir jusqu’à 8 chez les mâles (dont la copulation) et 3 chez les femelles. Presque tous ces types de mouvements sont différents de ceux effectués durant les flock display et certains sont exécutés dans un ordre bien défini ;

Après avoir lu le descriptif de ces mouvements et après avoir revisionné (pas mal de fois) la vidéo, j’ai réussi à retrouver 11 types (sur les 14) chez les mâles (dont 3 décrit à la question 8) et les 4 possibles chez la femelle ! Parmi les trois manquants, 2 sont des mouvements réalisés presque uniquement sur le lieu de nidification. Nos garrots européens semblent donc réaliser les mêmes mouvements que les garrots à œil d’or américains. Ces moins de 2 minutes de vidéos s’avèrent être particulièrement riches en détails. Détails que je n’avais pas relevés sur le terrain, faute d’avoir ces connaissances. Voici un montage illustrant ces mouvements :

Signalons également que les parades de notre vidéo ont presque amené un couple à se former. En effet, à partir de la 28e seconde, la femelle se met à stimuler le mâle qu’elle suit avec le mouvement nommé Dip. En réponse, le mâle se met à hocher de la tête (Ticking). Ce hochement signifie « Suis- moi, isolons-nous du groupe ». Cette phase Dip-Ticking est caractéristique. Maisici, elle n’aboutit pas. Probablement car nous étions trop tôt dans la saison (à la mi-janvier).

Si cela avait été le cas, l’autre type de parade se serait réalisé (copulatory display). Mais même parfaitement exécutée (avec tous les mouvements obligatoires et dans le bon ordre), la copulation n’aurait pas été assurée. Dans 12 % des cas, la femelle refuse la copulation et dans 59 % des cas le couple se sépare sans raison apparente. Madame sait se faire désirer !

C’est ce dernier cas de figure que j’ai pu observer cette année (le 17-02-2020) avec un groupe lors d’une leçon de nature aux lacs de l’Eau d’Heure. J’avais alors noté dans mon carnet de terrain « Parades; dont un mâle qui tourne autour d’une femelle (à 20-40 cm d’elle) dans le sens antihoraire pendant une petite minute. La femelle reste aplatie sur l’eau, tête basse. Le mâle projette plusieurs fois la tête en arrière, puis la tourne vers ses flancs et enfin déploie deux fois une de ses ailes vers l’arrière du corps. Ensuite, ils s’écartent légèrement l’un de l’autre et reprennent une activité normale. ». Ces mouvements correspondent aux premières étapes des copulatory display décrites par Dane. Mais les derniers mouvements nécessaires pour atteindre la copulation n’étaient pas présents. Heureusement que j’avais pris le temps d’inscrire ces quelques notes en fin de journée pour pouvoir, plusieurs mois après, « comprendre » ce que nous avions vu !

Vivement le prochain hiver pour tenter d’observer tout cela. En attendant, il nous reste toujours les moineaux pour s’exercer à faire des suivis individualisés.

Bonnes futures observations,
Michaël

Bibliographie :