La difficile résilience des forêts expliquée par Frederik Vaes
Frederik Vaes est ingénieur et chef du département Forêt à Bruxelles Environnement. Il revient ici sur l’avenir de la forêt de Soignes, les limites de la plantation d’arbres comme réponse magique au changement climatique et notre difficulté à accepter que le temps d’adaptation d’une forêt n’est pas celui d’une vie humaine.
Quand on parle de résilience d’une forêt, de quoi parle-t-on exactement ? Qu’est-ce qu’une forêt résiliente, et qu’est-ce qu’elle n’est pas ?
Frederik Vaes : C’est presque plus facile de dire ce qui n’est pas résilient ! Si je prends l’exemple de la forêt de Soignes, la résilience vis-à-vis du changement climatique est loin d’être acquise aujourd’hui. À Bruxelles, le patrimoine de la hêtraie cathédrale reste très important, de l’ordre d’environ 20% de la superficie totale, mais elle n’est pas du tout résiliente. On voit déjà les vieux peuplements s’effondrer. On observe le dépérissement d’arbres âgés et on sait que cette structure ne tiendra probablement pas jusqu’à l’horizon 2100. Si on ne fait rien, on risque d’arriver à un point où ces hêtraies s’effondreront à une échelle gigantesque. Mais cela ne veut pas dire que ce sera la fin de la forêt. Autre chose prendra la place. La vraie question, c’est plutôt : est-ce que le public acceptera cela ?
Le grand public a-t-il conscience qu’un changement est déjà en cours dans les forêts ? Ou le fait de voir « du vert » suffit-il à le rassurer ?
Frederik Vaes : Je me souviens d’une étude menée en Allemagne : on demandait à des visiteurs d’une forêt s’ils avaient vu une forêt de résineux ou une forêt de feuillus. Plus de la moitié des personnes ne pouvaient pas répondre. Cela me conforte dans l’idée que beaucoup de gens se promènent, voient des arbres, et pour eux c’est une forêt. Et je pense que la majorité considère la forêt comme quelque chose de figé, qui ne bouge pas et qui ne change pas... sauf lorsqu’une catastrophe passe. On le remarque d’ailleurs à chaque tempête en forêt de Soignes, la première question des journalistes est toujours la même : « Est-ce qu’il y a eu beaucoup de dégâts ? ». Moi, je réponds souvent que le dégât est une invention humaine. Une tempête, c’est quelque chose de naturel…
On entend souvent qu’il faut planter des arbres pour « sauver une forêt ». En quoi est-ce une fausse bonne idée ?
Frederik Vaes : Cela me fait toujours un peu mal au cœur quand on dit, de façon très romantique, qu’il faut planter des arbres pour avoir une forêt, améliorer la planète ou atténuer les effets du changement climatique. Ce n’est pas si simple. Tout dépend des objectifs et de l’échelle de temps. Dans certains cas, ne pas planter peut être une meilleure solution que de planter. Pour la forêt de Soignes, ma vision personnelle serait même de la mettre intégralement en réserve, en réensauvagement et sans intervention humaine. Ce serait un laboratoire magnifique. Le temps nous montrerait vers où la forêt évolue. Et ce serait toujours une forêt.
À quoi pourrait ressembler selon vous la forêt de Soignes à l’horizon 2100 ?
Frederik Vaes : Les prévisions indiquent que les hêtres ne tiendront plus sur les plateaux de la forêt de Soignes; d’autres essences prendront le dessus. Je pense qu’il y aura une belle place pour le bouleau. Le merisier, essence plus thermophile, s’installe déjà un peu partout sans plantation. Certains peuplements de résineux pourraient aussi se régénérer naturellement, notamment le pin de Corse, qui se porte très bien pour l’instant. Nous introduisons aussi le tilleul. En 2100, nous aurons des arbres semenciers de cette essence. Le charme se comporte également très bien aujourd’hui, et je pense aussi au chêne sessile, même si l’on se pose déjà des questions sur sa capacité de résilience face au changement climatique.
Face à tous ces changements, quel est votre sentiment ?
Frederik Vaes : On sait ce qui se passe, et cela ne me rend pas heureux, au-delà même de la situation des forêts. Ce qui m’étonne, c’est que nous avons connu la crise pétrolière du début des années 1970 et qu’en cinquante ans, nous n’avons rien appris. Notre économie fonctionne toujours sur le pétrole. C’est inquiétant. A la question de savoir si la nature saura s’adapter, la réponse est oui. Il y aura toujours une biodiversité. Mais je crains qu’elle ne s’appauvrisse énormément.
Le monde politique en a-t-il conscience ?
Frederik Vaes : Je pense que les politiques entendent ces messages. Mais cela ne veut pas dire qu’ils les écoutent.. Pour ma part, j’ai la chance de travailler pour Bruxelles Environnement, où je me sens heureusement soutenu : les gens y sont presque tous convaincus qu’il faut faire quelque chose. Hélas le dérèglement climatique sera certainement plus rapide à observer que la résilience.
Finalement, le problème de la résilience, c’est aussi le combat entre le temps court de l’humain et le temps long de la nature.
Frederik Vaes : Oui. Le dégât, c’est quelque chose d’immédiat, quelque chose que l’on voit tout de suite. Cent arbres qui tombent, c’est impressionnant. Mais ce n’est pas forcément le vrai problème. Le vrai problème, c’est ce qui se transforme lentement, ce qui s’appauvrit, ce qui disparaît sans faire de bruit. La forêt changera. La nature s’adaptera. Mais la question est de savoir à quel prix.
Interview extraite du numéro de L'Erable consacré à la résilience (juin 2026).
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