Exercice d’éthologie n°6

Michaël se penche au dessus d’une flaque pour vous proposer ce sixième exercice d’éthologie et le premier en herpétologie !

par Michaël Leyman, écopédagogue au Centre Marie-Victorin (CNB)

La séquence présente ci-dessous a été prise le 07 mai de cette année (2020), lors d’une matinée après une petite gelée nocturne, en bordure d’un bois de la Fagne couvinoise.

Observez bien cette vidéo !

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Conclusions

Une fois n’est pas coutume, je vais d’abord revenir sur ma dernière question, car elle est probablement la plus intéressante.

En voici une réflexion personnelle. Il existe un paradoxe sur notre impact sur l’environnement. D’une part, ce sont principalement les personnes au revenu le plus important qui s’intéressent le plus à la nature. Mais d’autre part, et malgré cette connaissance du vivant, ce sont ces mêmes personnes qui impactent le plus notre environnement, via leur consommation beaucoup plus élevée de biens matériels et via leurs déplacements.

Ici, Athos réalise un geste incivique et très visible en jetant sa cannette. Pourtant, cela n’a pas un impact très grave sur la nature. À l’inverse, Aramis, de par son achat d’un véhicule disproportionné par rapport à ses besoins (il n’habite pas la montagne et n’est pas agent forestier) a déjà une empreinte carbone énormément plus élevée. Même si son véhicule est badgé « vert », cela reste un véhicule ayant nécessité des centaines de kilos de métaux (et donc des tonnes de sol retournés et de roches concassées et transportées), remplis de produits chimiques (les batteries nécessitent probablement encore plus de sols retournés), consommant des huiles diverses et des plaquettes de frein (où « disparaissent » ces huiles et les poussières de frein ?) et nécessitant de l’électricité (produite principalement avec du nucléaire et en brûlant du gaz et du pétrole dans des centrales). De plus, son utilisation amène des pollutions sonores (essayez de faire une écoute crépusculaire en Belgique sans entendre « la route »), lumineuses (quand on roule la nuit, via les phares et les lampadaires), paysagères (quand on roule, on justifie la construction et l’entretien de routes, viaducs, rond-point, etc.) et écologiques (les routes sont des barrières isolant les populations sauvages les unes des autres, ce qui est l’une des principales causes de disparition des espèces). Et évidemment, son véhicule génère des mortalités directes. Ici, ce sont la majorité des tritons de « notre » ornière qui en payeront les frais lors qu’il passera dedans, sans se rendre compte des conséquences (comme c’est le cas pour la majorité des insectes, oiseaux, chauves-souris, micromammifères, amphibiens qu’on écrase). Et je n’ai parlé que du véhicule. J’aurai pu développer les impacts de l’achat de son appareil photo, de son avocat venant par avion d’Afrique du Sud (même les bio), de sa maison de campagne (rarement occupée mais chauffée toute l’année et contribuant à l’urbanisation de notre pays), de son voyage (dans un hôtel équitable) au Kenya, etc. Tout d’un coup, on aurait presque envie de féliciter Athos pour sa consommation brassicole locale et pour sa mobilité douce.

Je vous invite d’ailleurs à calculer votre empreinte carbone (ou celle de votre entreprise), soit de manière simplifiée via ce lien (1 euro = 1.05 franc suisse) : https://www.wwf.ch/fr/vie-durable/calculateur-d-empreinte-ecologique, soit de manière plus complète via ce lien : http://www.awac.be/index.php/thematiques/politiques-actions/agir/calculer-ses-emissions

Pour revenir aux tritons de notre ornière, ils sont dans une phase intermédiaire. La période des parades est terminée. D’autant plus que la fin de l’hiver et le début du printemps ont été très cléments cette année. Cela a permis aux tritons de regagner leurs plans d’eau très tôt et a laissé le temps aux mâles d’exécuter leur parades visuelles (mouvements du corps et de la queue) et olfactives (dissémination de phéromones dans l’eau). Ces parades ont, apparemment, porté leurs fruits puisque l’on peut voir dans la vidéo que les femelle sont gravides. Leur ventre est gonflé par la présence de  plusieurs dizaines d’œufs qui doivent être pondus. Ils le seront, enroulés un par un dans une feuille d’un végétal immergé.

« Notre » ornière ne convient donc pas à la ponte (absence de végétaux immergés). Par contre, certaines femelles pourraient se laisser tenter par le fossé adjacent qui pourrait, malheureusement, s’assécher.

Pourquoi s’être alors réunis dans un aussi petit trou d’eau ? Premièrement, ce trou d’eau était beaucoup plus grand, il y a un mois à peine. Le sol argileux de la dépression de la Fagne permet la création de grandes zones humides durant l’hiver. Par contre, dès qu’il arrête de pleuvoir, et comme ces zones ne sont pas alimentées par un cours d’eau ou une nappe phréatique, elles s’assèchent. C’est ce qu’il s’est passé cette année, avec l’absence presque totale de précipitations durant tout le mois d’avril.

Deuxièmement, même si le site risque de ne plus être très propice à la ponte, il reste accueillant pour les tritons (Denoël, 2007a et 2007b) :

  • il est ensoleillé au matin, ce qui réchauffe son eau ;
  • il est exempt de poissons, ce qui diminue les risques de prédation (la plupart des étangs de pêche sont inhospitaliers pour la biodiversité, notamment pour les tritons) ;
  • il est en milieu forestier (les zones agricoles sont évitées par ces deux espèces, surtout par le ponctué qui ne s’éloigne presque jamais des milieux boisés de plus de 400 m) ;
  • il contient suffisamment de nourriture ; dans les ornières forestières de la Fagne, les tritons alpestres se nourrissent d’œufs de grenouilles rousses, de cladocères (ou puces d’eau, crustacés de quelques mm), de copépodes (autres petits crustacés), de larves de diptères, de mues de tritons et d’invertébrés tombés à l’eau ; les tritons palmés se nourrissent de cladocères, de copépodes et de larves aquatiques d’insectes.

Même si le niveau d’eau se maintient, la plupart des tritons va petit à petit quitter le plan d’eau avant fin juillet. Les larves suivront un peu plus tard. Bientôt, cette ornière ne ressemblera donc plus qu’à une ornière parmi tant d’autres. Pourtant, plus jamais je ne sauterai à pieds-joints dans l’une d’elles….

Bonnes réflexions et bonnes futures observations !

Bibliographie :

  • Denoël M. (2007a). Le triton alpestre. 62-71. In : Jacob J.-P., Percsy C., de Wavrin H., Graitson E., Kinet T., Denoël M., Paquay M., Percsy N. & Remacle A. (2007). Amphibiens et reptiles de Wallonie. Aves – Raînne et Centre de Recherche de la Nature, des Forêts et du Bois, Ministère de la Région wallonne, Série “Faune – Flore – Habitats” n° 2, 384 p.
  • Denoël M. (2007b). Le triton palmé. 86-94. In : Jacob J.-P., Percsy C., de Wavrin H., Graitson E., Kinet T., Denoël M., Paquay M., Percsy N. & Remacle A. (2007). Amphibiens et reptiles de Wallonie. Aves – Raînne et Centre de Recherche de la Nature, des Forêts et du Bois, Ministère de la Région wallonne, Série “Faune – Flore – Habitats” n° 2, 384 p.