Bagu-âge et autres informations : menons l’enquête !

les cnb au jardin extraordinaire pour une emission consacree a la fauvette a tete noire
Fauvette à tête noire – D. Hubaut

Notre écopédagogue Michaël nous propose ici une enquête à partir d’une bague ornithologique. Que peut-on déduire de ce simple objet ?

Auteur : Michaël Leyman
Date de parution originale : 1 avril 2022

Un oiseau capturé et tué par un chat domestique le premier octobre 2021 dans un jardin de Merbes-le-Château (prov. de Hainaut) a permis une petite découverte. En soit, la prédation d’oiseaux par le chat haret (domestique) n’est malheureusement pas une rareté. Nos gentils compagnons tueraient chaque année de l’ordre de 2,6 milliards d’oiseaux aux Etats-Unis et au Canada (contre 210 millions pour les automobiles et 250.000 pour les éoliennes (Loss et al., 2015)) ! Ce n’était pas non plus l’espèce, une fauvette à tête noire, qui sortait de l’ordinaire (fig. 1), celle-ci étant sixième dans le classement des espèces ayant le plus de couples nicheurs en Wallonie (Jacob et al., 2010). Mais plutôt la présence d’une bague métallique à l’une de ses pattes. Après une rapide recherche, l’organisme ayant apposé cette bague fut identifié : Madrid ICONA, un organisme lié au Ministère de l’environnement espagnol. L’encodage de l’identifiant présent sur la bague dans la base européenne de données Euring « European Union for Bird Ringing » a permis de recevoir quelques jours plus tard le « Curriculum Vitae » de l’individu (fig. 2). Il s’agissait d’un mâle qui avait été capturé puis bagué le 8 novembre 2020 dans le sud de l’Espagne, à El Grullo, Vejer de la Frontera, en province de Cadiz, près du détroit de Gibraltar. Les lieux et dates de capture et de reprise sont séparés par une distance de 1759 km et par 327 jours. Mais que pouvons-nous dire d’autre sur cet oiseau ? Menons l’enqu​ête !

Figure 1. La fauvette à tête noire; capturée par un chat. (photo : Louis Brotcorne)

Figure 3. Aire de distribution mondiale de la fauvette à tête noire. En jaune : nicheur non hivernant ; en vert foncé : sédentaire ; en vert clair, de passage ; en bleu : hivernant.
(carte : Birdlife International)

RÉGIONAL OU ÉTRANGER ?

D’abord, il faut savoir que la fauvette à tête noire est une espèce dite migratrice partielle. Certaines populations quittent chaque fin de saison leur lieu de naissance/nidification après la période nuptiale et y reviennent chaque début de printemps. D’autres restent toute l’année dans la ​même région (fig. 3). Les individus belges font très majoritairement partie de la première catégorie. Étant donné la date de reprise (un premier octobre), il est possible qu’il s’agissait d’un oiseau régional pas encore décidé à partir en migration ou d’un migrateur en halte. En effet, le pic migratoire se situe autour du 15 septembre dans nos régions (Burnel et al., 2011). Comme l’espèce, bien que diurne, migre la nuit afin de profiter du jour pour se nourrir de fruits charnus et de petits arthropodes, il est souvent difficile de la voir arriver dans un lieu donné ou de savoir si elle était déjà présente depuis plusieurs jours, d’autant plus qu’à l’automne les fauvettes aiment rester au cœur des buissons et que les mâles ne chantent plus.

QUELLE ORIENTATION ?

Si l’on prend l’hypothèse d’un migrateur en halte, ce qui est assez probable étant donné que les nicheurs locaux ont tendance à partir un peu plus ​tôt, on peut se poser la question de savoir : avec quelle orientation migrait « notre » fauvette ? Deux réponses sont possibles :

En effet, il y a deux couloirs migratoires passant au-dessus de la Belgique à l’automne (Berthold, 2006 ; Burnel et al., 2011) :

  • l’un orienté globalement Nord-Est – Sud-Ouest et composé des oiseaux du nord et de l’est de l’Europe (les fauvettes nichant en Belgique suivent ce m​​ême trajet) ;
  • l’autre orienté globalement Est-Ouest et composé de certaines populations d’Europe de l’Est (fig. 4).

Ce deuxième axe est plus rare et plus récent. Il est composé de populations ayant adopté la Grande-Bretagne comme nouvelle zone d’hivernage à partir des années 1960. Ces oiseaux arrivent à passer l’hiver dans cette région d’Europe, aidés par les changements climatiques, par les apports alimentaires aux mangeoires et par la plantation de nombreux buissons pourvoyeurs de fruits en hiver (Newton, 2007).

Ayant été baguée dans le sud de l’Espagne, notre petit passereau a donc déjà utilisé l’axe Nord-Est – Sud-Ouest. Et comme l’axe de migration chez cette espèce n’est pas d​​û à un choix individuel, mais à une prédisposition génétique (Berthold, 2006), il est donc très probable qu’elle n’ait jamais mis les pattes sur les ​Îles Britanniques et qu’elle comptait suivre le ​​même trajet cet automne 2021.

Figure 4. Ensemble des reprises hors Belgique de fauvettes à tête noire baguées en Belgique (points en mauve ; 6119 reprises) et de celles baguées dans un autre pays et reprises en Belgique (points en rouge ; 1682 reprises), entre 1927 et le 3 mai 2021 (BeBirds, 2021). Les voies migratoires « historiques » sont représentées par la flèche rouge (populations de l’ouest européen) et par la jaune (populations de l’est). La nouvelle voie l’est par la flèche verte (selon Berthold, 2006).
(Carte : BirdLife International)

QUELLE DIRECTION ?

Maintenant que nous avons l’orientation, nous pouvons imaginer la direction. A priori, celle-ci semble logique. L’oiseau devait « nécessairement descendre vers le sud ». Or, il n’est pas impossible qu’il était en train de suivre un trajet totalement inverse. Cela s’appelle de la rétro-migration et celle-ci a déjà été démontrée avec des fauvettes à tête noire passant par la Belgique. Par exemple, 16 oiseaux parmi ceux bagués en province de Liège lors d’un même automne, se sont retrouvés quelques jours plus tard aux Pays-Bas. Mieux : à l’automne 2006, une fauvette a été retrouvée morte 40 jours plus tard sur une plate-forme pétrolière au large de la Norvège (Burnel et al., 2011) ! Ces rétro-migrations sont principalement provoquées par de mauvaises conditions météorologiques (forts vents contraires, chutes de neige au printemps, etc.). Nous pouvons raisonnablement écarter cette hypothèse, vu l’absence de grands vents orientés vers le nord les jours précédents le premier octobre 2021.

QUELS LIEUX DE RÉSIDENCE ?

En d’autres mots, où cette fauvette a-t-elle pu passer l’hiver et nicher ? Il est difficile d’émettre une réponse précise. Le seul indice pourrait ​être le fait qu’un oiseau ayant déjà atteint l’extr​​ême sud-ouest de l’Europe au tout début du mois de novembre, allait certainement passer ensuite le détroit pour atteindre le Maroc. En effet, les fauvettes à tête noire ont tendance à franchir la Méditerranée dès que les fruits charnus dont elles se nourrissent viennent à manquer (notamment les olives). Elles restent ensuite dans le sud de l’Afrique entre les mois de janvier et de mars (Shirihai et al., 2001). Notons que cette espèce pratique le « saute-mouton ». Plus un individu a niché au nord, plus il migre loin au sud, passant « par-dessus » les autres. On peut donc émettre l’hypothèse que “notre” oiseau est un nicheur assez nordique.

Figure 5. Différence de forme des extrémités des rémiges de fauvette à ​​tête noire entre juvénile (juv.) et adulte (ad.) (Shirihai et al., 2001).

QUEL ÂGE ?

Après ces questions d’ordre géographique, se posent également des questions temporelles. Vu la date de son baguage et la forme de ses rémiges et de ses rectrices (assez larges et aux extrémités arrondies), cette fauvette n’a pu que naître au plus tard durant l’été 2020, probablement quelque part entre le nord de la Belgique et le sud de la Fennoscandie. Sur la fiche de l’oiseau, à l’emplacement prévu pour y noter l’​âge, seule la mention « capable de voler » est présente pour sa première capture.

On peut imaginer que si l’oiseau était né en 2020, le bagueur aurait sûrement relevé certains des critères permettant de déceler ce jeune ​âge, par exemple l’aspect étroit et pointu des rectrices et des rémiges, encore visible lors du premier hiver (Gast, 2021 ; Shirihai et al., 2001) (fig. 5). Si cela avait été le cas, il l’aurait très probablement signalé. Il est donc probable que l’oiseau avait déjà au moins 1 an en 2020 et qu’au moment de sa mort il avait au moins 2 ans. Il est évidemment possible qu’il ait été plus ​​âgé, le record appartenant à un oiseau capturé vivant à l’état sauvage alors qu’il avait déjà 13 ans et 10 mois (Fransson et al., 2017) ! Mais il est tout aussi probable que cette fauvette ne soit pas beaucoup plus âgée que 2 ans, car la mortalité annuelle est de l’ordre de 50-60% (Shirihai et al., 2001).

POUR CONCLURE

On peut imaginer que « notre » mâle serait né quelque part dans le nord de l’Europe, peut​-​​être durant l’été 2019. Il serait ensuite parti vers le Maroc pour y passer l’hiver. En 2020, il serait revenu dans sa région de naissance, l’espèce étant philopatrique (Shirihai et al., 2001 ; Burnel et al., 2011). Il y a sûrement niché avant de repartir en hivernage où il a été capturé et bagué en novembre 2020 près de Gibraltar. En 2021, après être reparti vers le nord avoir niché pour la deuxième fois, il aurait entamé son hypothétique troisième voyage automnal durant lequel il s’est fait fait tuer par un chat-sseur à 4 pattes, à Merbes-le-Château.

Il existe évidemment d’autres hypothèses. À vous de les imaginer !